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Saint-Domingue, 1786 : adieu guildive, adieu tafia, vive le “rum” !
Par Jean-Louis Donnadieu mardi 29 août 2017, par Référence Rhum | Lu 221 fois
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Sucrerie, Histoire générale des Antilles habitées par les François (1667) – R.P. Du Tertre (Collection Jean-Claude Benoit)

Si vous aimez le rhum et son histoire, le nom de Jean-Louis Donnadieu ne vous est sans doute plus inconnu : il a participé à l’excellent ouvrage Les Plantations Saint James, 250 ans de passion martiniquaise avec Marc Sassier (de la distillerie Saint-James et fraîchement nommé à la tête de l’AOC depuis quelques jours) et a déjà publié sur ce site un essai intitulé Lettres Rhumières où il montre que la découverte du rhum peut aussi passer par la littérature. Il est aussi l’auteur de plusieurs livres dont “Toussaint Louverture, le Napoléon Noir” publié en 2014 aux éditions Belin, qui retrace le parcours d’un esclave de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti) dont l’histoire est intimement liée à l’abolition de l’esclavage.

Jean-Louis nous fait le plaisir de revenir avec une découverte sans précédent qui viendra sans nulle doute bouleverser l’histoire encore trop méconnue du rhum. Et comme le hasard fait souvent bien les choses, il y est question de Saint-Domingue, et surtout de détails concernant le passage de la guildive et du tafia déconsidérés, à un alcool de canne qui commence alors à être vendu sous le nom de “rum” ; des découvertes qui soulignent qu’une recherche d’amélioration est en cours et qui n’avaient pas encore été révélées…

Saint-Domingue, 1786 : adieu guildive, adieu tafia, vive le “rum” !
Par Jean-Louis Donnadieu

Si le rhum des Antilles françaises atteint aujourd’hui des sommets d’excellence, il n’en a pas toujours été le cas. Des débuts de la colonisation aux Amériques jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’alcool issu de la canne à sucre (ou, plus précisément, des écumes et sirops non cristallisables en sucre ; il s’agit alors d’un sous-produit) avait bien mauvaise réputation en France comme dans ses colonies. La raison première en était, depuis 1713, l’interdiction d’importation dans le royaume, pour protéger les eaux-de-vie métropolitaines. Dans un contexte général dit d’Exclusif (un pays européen colonisateur ne commerce qu’avec ses propres colonies), le marché rhumier français était donc réduit à la seule consommation coloniale, donc de faible quantité et de peu de rapport, ce qui avait eu pour conséquence de décourager l’élan – pourtant réel au départ – en faveur de cette distillation, et donc de déconsidérer pareille production. Si bien que dans l’imaginaire, la “guildive” (déformation de l’anglais “kill devil”, tue-diable) ou le “tafia” ne furent longtemps bons qu’à étancher la soif des gens de peu, marins de passage ou esclaves des plantations ; les grandes familles des Antilles françaises ne juraient que par les eaux-de-vie de métropole, importées alors à grands frais. Cercle vicieux.

Les choses vont cependant changer dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, du fait notamment de l’influence britannique et de la guerre d’indépendance des treize colonies anglaises d’Amérique-du-Nord. Les Britanniques ont assez vite appelé “rum” (de “rumbollion”, charivari ?) l’eau-de-vie de canne, dont le marin de la Royal Navy reçoit une ration quotidienne dès le milieu du XVIIe siècle. Ce rhum, produit à la Barbade ou à la Jamaïque, connait un succès croissant, tant en Grande-Bretagne que dans les treize colonies, au point que la production des colonies anglaises n’y suffit pas. Au XVIIIe siècle, les “Américains” de Boston ou New York – redoutables buveurs – en arrivent à importer des sirops résiduels de la fabrication du sucre pour distiller eux-mêmes, en provenance notamment des colonies étrangères, au premier rang desquelles figurent les françaises. Le Parlement britannique a beau imposer des taxes (Sugar and Mollasses Act de 1733, Sugar Act de 1764…) pour protéger la production des colonies anglaises, cela entraine à la fois un fort mécontentement des “Américains” – ce qui va peser très lourd dans la révolte des treize colonies contre l’autorité de Londres – et… une contrebande des plus actives, de rhums étrangers ou de sirops à distiller. On sait par exemple que la Martinique des années 1760-70 en profite (cf. le succès de la production rhumière des Religieux de la Charité, à Saint-Pierre) ; on sait moins que cela va aussi réveiller l’intérêt des planteurs de la partie française de Saint-Domingue.

La presse, source méconnue

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Une source précieuse en témoigne : les Affiches Américaines, journal de la colonie, dont la parution s’étend de 1766 à 1791. Cette gazette est tirée à 1 500 exemplaires diffusés par abonnement : l’audience est donc loin d’être négligeable (lectorat potentiel de 30 000 Blancs libres et 27 000 “Libres de couleur” à la veille de la Révolution). Les Affiches Américaines sont contrôlées par les autorités – c’est alors l’usage –, publient des nouvelles d’Europe et des Amériques, des annonces officielles, mais surtout des informations pratiques (prix du fret, navires en partance, programmes de théâtre…), des petites annonces de vente-achat, des avis de recherche d’esclaves en marronnage – ce qui en fait, rétrospectivement, une source précieuse sur les résistances au régime esclavagiste – et, de plus en plus, des sujets littéraires ou scientifiques, bien dans l’esprit du siècle des Lumières. Leur lecture est éclairante.

Ainsi, dans le n°12, du 21 mars 1780, on y trouve une annonce “à affermer” (mettre en gérance) : “une guildiverie sise au haut de la savane de Limonade [localité du nord de Saint-Domingue], dépendante de la succession Bléry, très bien établie, ayant le terrain et les bâtiments qu’i faut pour en rendre l’exploitation facile, treize têtes de nègres cabrouétiers [charretiers], guildiviers [distillateurs] et tonneliers ; ladite manufacture composée de trois chaudières très bien montées, avec les pièces à eau, cabrouets [charrettes] et autres ustensiles nécessaires pour la fabrication”. Pareille annonce montre d’abord le caractère modeste de l’ensemble, quand on sait qu’une caféière moyenne a besoin d’une soixantaine d’esclaves, et une sucrerie entre deux cents et trois cents. Distiller de la guildive nécessite donc peu d’investissement, mais n’est pas socialement une position prestigieuse.

Cependant, le soutien de la France à la cause indépendantiste étasunienne fait, en retour, arriver de plus en plus de navires des “Insurgés” dans les ports de Saint-Domingue. Dans l’immédiat après-guerre, Versailles finit par accepter un “Exclusif mitigé” qui encadre le commerce. Parmi les marchandises demandées par les “Américains” : des sirops, matière première coûtant évidemment moins cher que le produit fini. Et pareille demande finit par bousculer les mentalités, comme les pratiques.

Un nouvel Eldorado ?

L’affaire vient de plus loin dans le temps, de façon progressive et spontanée, comme en témoignent des annonces publiées au gré des circonstances. Ainsi, on observe l’amorce d’une demande pour un produit certainement plus fin, comme en témoigne cette annonce à vendre : “tabac, rum et fèves calées. S’adresser chez Mrs Barrère et Compagnie, négociants en cette ville” (Affiches Américaines n°28, du 13 juillet 1782, supplément du Port-au-Prince.

Écrit ainsi, cela n’a l’air de rien, mais indique néanmoins que, loin de la guildive et du tafia déconsidérés, un alcool de canne commence à être vendu sous le nom de “rum” – écrit ainsi –, sans honte ni préjugés. Il y a donc une clientèle qui cherche une eau-de-vie améliorée, car faite désormais selon une méthode mise au point par les Anglais.

On voit, parallèlement, le début d’un élan pour en produire sur place, comme en témoigne cet avis publié dans le n°41, du 9 octobre 1784. Il est indiqué que, pour des raisons de santé, le chevalier de Tully quitte Saint-Domingue et donc résilie la société qu’il avait monté un an plus tôt (22 septembre 1783) avec le sieur Menoire, habitant de Maribaroux (nord de la colonie) “pour l’établissement d’une rumerie” – écrit ainsi. Avis est donc donné aux créanciers que tout va donc être liquidé ; le sieur Menoire précise aussi “se démunir de tous les rums et petits rums qui sont à sa disposition”… Le vocabulaire est, là encore, un indicateur précieux. L’idée des deux associés était de mettre en place une “rumerie” (et non pas une guildiverie), donc de distiller un produit de meilleure qualité. Le stock réalisé est composé de “rums et petits rums”, sans autre précision ; on ne sait malheureusement pas ce qui différentie ces deux productions (degré d’alcool ? “cœur de chauffe” ou “queue” ? composition du liquide à distiller ?). Cette annonce souligne néanmoins qu’une recherche d’amélioration est en cours ; elle passe par de nouvelles méthodes de distillation à repasse (rappelons que la distillation en continu, par colonne, n’existe pas encore).

Cet exemple n’est certainement pas le seul. Il témoigne en outre que le débat est vif parmi une intelligentsia “avant-gardiste”, comme s’il s’agissait de rattraper le temps perdu. Ce qui se confirme de façon retentissante deux ans plus tard, par l’implication du pouvoir royal.

Session de rattrapage

En effet, coup sur coup, durant l’année 1786, trois importants articles paraissent dans les colonnes des Affiches Américaines, dans le but d’impulser la production de rhum et de montrer les perspectives nouvelles qui s’ouvrent aux audacieux qui se lanceraient dans l’aventure.

Le premier (Supplément du Port-au-Prince au n°3, du 21 janvier 1786) n’est ni plus ni moins qu’un mémoire occupant environ deux pages de la gazette, mémoire “qui nous a été remis par MM. les Administrateurs pour les guildiveries et rumeries”. Il s’agit d’un texte non signé, transmis de façon on ne peut plus officielle, par le Gouverneur général et l’Intendant de Saint-Domingue. Les premières lignes sont révélatrices : “Les rumeries sont assez importantes pour le commerce et pour les colonies pour qu’on s’en occupe sérieusement. Il s’agit d’enlever, ou du moins de partager cette branche de commerce avec les Anglais. L’Amérique fait une grande consommation de rum, les îles anglaises ne sauraient lui en fournir une quantité suffisante, ne pouvant en tirer de nos colonies qui n’en distillent point : les Américains viennent prendre nos tafias et nos sirops pour les distiller eux-mêmes. Nous y perdons la main d’œuvre, ainsi que les écumes. Dans la vente des sirops on perd plus de la moitié, car un gallon de sirop ne se vend que 30 sous, et il en résulterait un gallon de rum qui se vendrait, prix commun, 3 liv. 15 sous de colonie”.

Les pouvoirs publics déplorent donc un sévère manque à gagner pour la colonie. La suite du mémoire ne dit mot sur la cause principale, inavouable pour eux – celle du frein à l’exportation émanant d’une décision royale de 1713 – mais, dans un contexte désormais acquis à la libération progressive des échanges, l’attitude de l’administration est désormais d’encourager les colons à rattraper l’avance anglaise, donc à changer les méthodes de production. Car, pour le moment, “nous nous bornons à faire quelques mauvais tafias dont le goût empyreumatique [brûlé] et érugineux [rouillé] répugne au consommateur un peu délicat”. Comment faire ? La suite le dit clairement : en appliquant les mêmes méthodes que celles qu’appliquent les Anglais, car il n’y a pas de secret en la matière. Apprécions aussi, au passage, le vocabulaire employé : “Ce sont des gros sirops de sucre [non cristallisables] et des écumes [issus du bouillon lors de la fabrication du sucre] mêlées avec certaine quantité d’eau et de vidanges [résidu après distillation précédente] qu’on fait fermenter dans des tonneaux pendant 8 ou 10 jours, c’est-à-dire jusqu’à ce que la fermentation, qui doit être vineuse, ne soit presque plus perceptible. Alors, on met cette composition, appelée vulgairement grappe, dans un alambic, et on la distille de la même manière qu’on fait de l’eau-de-vie en France. La première liqueur qui passe dans l’alambic est le tafia chez les Français et le rum chez les Anglais ; ensuite vient la petite eau, qui est un tafia ou rum très faible. Les colons français la mêlent avec leur tafia, quoi qu’elle ait un goût et une odeur très désagréables ; mais les Anglais la mettent à part pour la rectifier par l’alambic, ce qui leur donne un rum très spiritueux [riche en alcool], qu’ils nomment esprit, et qui sert à donner une grande force à leur rum ordinaire ; par ce moyen, ils le rendent propre à parvenir dans toutes les contrées de la terre, sans être affaibli par le trajet. Un peu plus ou un peu moins de cet esprit compense toutes les distances. La liqueur qui reste au fond de l’alambic, après la distillation de la petite-eau, est la vidange”.

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Extrait d’après l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert – planche n°12 (Collection Saint James)

La suite de l’article est une liste de considérations techniques sur la capacité optimale des alambics (300 gallons, soit environ 1 350 litres), la taille du chapiteau (“trois fois plus grand que ceux en usage dans les brûleries en France”), la qualité du serpentin (“en bon étain”), la forme des pièces (barriques) de grappe, le conseil de stocker l’eau-de-vie obtenue dans des tonneaux neufs et non pas dans des barriques ayant contenu du vin… Viennent enfin deux arguments-massue. D’abord celui du gain escompté : “Pour 7 à 8 000 livres [investissement faible], on monte deux chaudières à rum, qui augmentent d’un tiers, à peu près, les revenus des propriétaires ; si les produits en sucre sont de 200 000 liv., voilà 100 000 liv. par an de gain pour eux, pour le commerce et pour la métropole”. Et pour ceux qui hésiteraient encore, “l’Administration a fait venir dans cette colonie un Américain [ressortissant des tous nouveaux Etats-Unis], fabricant de rum, qui est actuellement employé sur la guildiverie de la sucrerie de M. Roberjot-Lartigue, au Cul-de-Sac [plaine derrière le Port-au-Prince] ; il se nomme Jacques [en fait, John] Clarke. Il parle l’anglais et le français et donnera à tous ceux qui s’adresseront à lui les éclaircissement qu’ils désireront”.

On le voit, il s’agit bien d’une politique volontariste de la part de l’administration coloniale pour stimuler une production jusque-là fort négligée ou déconsidérée. Au point de faire venir à ses frais un distillateur étranger ayant accepté de transmettre son savoir-faire.

Un témoignage de la Jamaïque

Moins d’un mois plus tard est publié l’article suivant, suffisamment long pour paraître en “feuilleton” dans les numéros 5, 7 et 8 (des 4 février, 18 février et 25 février 1786), avec des annotations. Lui aussi non signé, cet article va, dans son esprit, exactement dans le même sens que l’article précédent, s’appuyant sur la traduction en français des passages considérés comme les plus significatifs d’un Essai sur les rumeries paru en 1777 en anglais, à la Jamaïque, édité par souscription (116 exemplaires parus), et dont l’auteur est un certain Michel Soleirol (un nom à consonance provençale), qui se targue d’une expérience de trente ans aux Indes occidentales (c’est-à-dire les Antilles). Parmi les conseils techniques complémentaires de ce qui a été précédemment indiqué, signalons que l’auteur préfère que la fermentation se fasse dans des cuves surélevées, et non dans des citernes enterrées (le contact avec la terre entraine une certaine fraicheur qui retarde le phénomène). Il conseille aussi de nettoyer régulièrement les installations et ustensiles. Il indique au passage un cas d’addition “d’une certaine quantité de suc de cannes” mêlé à la grappe (pratiquée sur l’habitation de Lord Holland, comme il a pu l’observer en 1769 et 1770), mais ne semble pas convaincu (“je crois qu’il résulte divers inconvénients de cette addition” : ralentissement de la fermentation, acidification, dépôt, nécessité de davantage de combustible…). Le sieur Soleirol donne encore des indications quant aux ferments, discute les dimensions des appareils, insiste pour qu’il y ait constamment de l’eau en sortie du chapiteau pour favoriser la condensation. Pour la vérification de la force alcoolique (la fameuse “preuve”), l’empirisme est de mise : “il faut prendre du rum dans un verre et y laisser tomber une goutte d’huile. Vous jugerez de la force du rum par le temps que l’huile emploiera à tomber au fond du verre : le rum sera d’autant plus fort que l’huile se précipitera plus promptement”.

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Aéromètre Cartier début 1800 (propriété de la famille Barbancourt – image de Luca Gargano)

Avec raison, le traducteur indique en note que “la preuve à l’aréomètre est beaucoup plus certaine”, mais il convient toutefois de préciser que si les premiers aréomètres (ou pèse-liqueur) Baumé et – surtout – Cartier existent en France dès la fin des années 1770, ces appareils n’avaient probablement pas encore atteint les colonies britanniques quand le sieur Soleirol écrit son Essai sur les rumeries (l’aréomètre anglais de Sykes n’existant pas encore). La teneur en alcool était donc appréciée à la goutte d’huile ou, plus couramment, en vérifiant que de la poudre à canon imprégnée de liqueur puisse s’enflammer (“preuve de Hollande” ou “preuve de Londres”).

La fin de l’article est constituée d’un commentaire du traducteur français, qui espère qu’un élan va être impulsé auprès de colons pionniers, lesquels ne seront pas arrêtés “par les résultats de quelques tentatives infructueuses qui ont été faites au Haut-du-Cap [bourg très proche du Cap-Français]”. Ce commentaire permet de déduire que des essais d’amélioration ont bel et bien démarré à Saint-Domingue, et commencent à se savoir, même si le résultat n’est pas encore celui espéré. Et de rappeler non seulement la disponibilité du sieur John Clarke, mais aussi que “nous sommes chargés de faire connaître au public que M. le maréchal de Castries [alors ministre de la Marine et des Colonies] a engagé les négociants des principales places de commerce en France, à envoyer dans cette colonie les ustensiles propres à la distillation du rum, d’une forme plus avantageuse et mieux entendue que ceux qui ont été apportés jusqu’ici”. Autrement dit, voici un autre témoignage de l’implication de l’Etat royal dans l’impulsion d’une activité rhumière à Saint-Domingue, par l’incitation à expédier du matériel adapté, preuve – s’il en était encore besoin – du souci officiel quant à cette question, étant données les perspectives rappelées quelques lignes plus haut : “En vendant du rum aux Américains au lieu de sirop, nous gagnerons les 15 millions de valeur que cette denrée acquerra étant fabriquée en rum ; et en n’estimant le sirop employé pour faire du tafia qu’au tiers de celui qui s’exporte, ce qui et sans doute trop peu, ce sont 10 millions dont la colonie augmentera son revenu chaque année par la conversion des guildiveries en rumeries”. Tout est dit. Ou presque. Car si l’objectif officiellement déclaré est d’encourager (mais pas de subventionner) les producteurs domingois pour qu’ils s’attaquent au marché nord-américain, rien n’est annoncé quant à l’épineuse question de l’expédition de rhum français en métropole même, un marché alors à peine entr’ouvert (en fait, il faudra attendre la Révolution pour que cela bouge vraiment).

Enfin, pour conclure, l’article indique : “il est arrivé ici un distillateur de la Jamaïque, que nous croyons posséder parfaitement les connaissances de son état ; il a communiqué à M. l’Intendant les recommandations dont il est porteur. Nous offrons de le faire connaître plus particulièrement à ceux qui voudront l’employer”. Le nom de ce distillateur reste inconnu (Soleirol ? Ou un colon anglais venu tenter l’aventure ?), mais sa présence témoigne encore de perspectives de développement de sa spécialité.

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Encyclopédie de Diderot et d’Alembert – Distillateur d’eau de vie, planche n° 12 (Collection Saint James)

Ancêtre du rhum agricole ?

Le troisième article, lui aussi anonyme, est publié en fin d’année, dans les numéros 53, 55, 56 et 57 (des 7, 14, 16 et 21 décembre 1786). Il reprend les mêmes thèmes – et dans les mêmes termes – que l’article publié en début d’année (dans le n°3), le complétant en donnant toute une déclinaison de façons de composer la grappe (selon que l’on n’y mette que des écumes, de l’eau et du ferment, ou si on ajoute aussi des sirops voire des vidanges). Détail non négligeable : il indique la possibilité d’y ajouter aussi du vesou (jus de canne), préalablement cuit (un tiers de ce jus devant arriver à la consistance du sirop, les deux tiers restants bouillant une heure pour, ensuite, faire office d’écumes). Autre manière : réduire le vesou jusqu’à la consistance d’un sirop léger ; les écumes enlevées servent à la place d’écumes ordinaires issues de la fabrication du sucre ; mettre le double de quantité de ce sirop et de ces écumes – par rapport à du sirop de sucre et des écumes ordinaires. En conclusion : “le rum qu’on en distille est très bon et on le nomme à la Barbade, où il s’en fabrique beaucoup, esprit de rum”. Par ces deux manières de faire de la grappe à base de vesou, faut-il y voir un ancêtre du rhum agricole d’aujourd’hui ? L’époque est indéniablement aux essais de divers liquides fermentescibles (rappelons par exemple qu’en Martinique, les Religieux de la Charité, sous la houlette des pères Edmond Lefébure, puis Gratien Bourjot et de leurs successeurs, se sont dès les années 1770 engagés dans une recherche qualitative, probablement stimulée par la demande anglaise). Enfin, chose fort curieuse pour nous qui avons le souci des normes, des appellations contrôlées et de la protection du consommateur, l’auteur donne en fin d’article un “procédé pour donner au nouveau rum, dans l’espace d’un mois, la couleur et le goût du rum le plus vieux”, autrement dit le vieillir artificiellement et ainsi tromper le client ! Pareille recette est d’autant plus “savoureuse” que les Affiches Américaines sont publiées “avec permission de MM. Le Général [gouverneur général] et Intendant”, autrement dit caution officielle et censure préalable. Mais l’affaire est diffusée quand même, probablement jugée marginale par rapport à l’enjeu du décollage de la filière rhumière à Saint-Domingue.

Quels réseaux derrière ?

Peut-on risquer un nom derrière ces articles anonymes ? Il se trouve que le plus long, publié en décembre 1786, reprend à la fois certains passages du premier (de janvier 1786) et, surtout, le texte d’un opuscule sans nom d’auteur publié à Paris en 1786 (sous le titre : Mémoire sur les avantages que les habitants des colonies françaises trouveront à faire du rhum au lieu de tafia et sur l’art de composer les grappes et distiller cette liqueur). Mais on sait par ailleurs qu’en 1802 parait, à Paris, un Manuel des habitants de Saint-Domingue signé par un certain S.J. [Saint-Jean ?] Ducoeurjoly, présenté comme un “ancien habitant de Saint-Domingue”. Or, dans le premier tome de cet ouvrage figure un chapitre sur le rhum qui reprend exactement les mêmes termes des articles parus en 1786, donc seize ans plus tôt. S’agirait-il d’un simple – et peu glorieux – recopiage, ou alors ce Ducoeurjoly serait-il l’auteur de toute cette prose rhumière ? On connait l’existence à Saint-Domingue (mention des Affiches Américaines n°25 du 20 juin 1780), d’un Ducoeurjoly procureur du sieur de la Chapelle, au Petit-Saint-Louis (quartier du Port-de-Paix, nord de la colonie). Et si tel est le cas, comment un gérant – probablement aussi distillateur – d’un domaine situé dans une modeste bourgade un peu perdue a-t-il pu avoir les honneurs de la presse et bénéficier de l’attention des plus hautes autorités ? Faut-il y voir l’influence de la franc-maçonnerie, du grand négoce, ou d’un concours de circonstances qui nous échappe ? Ces questions restent ouvertes. Dans le même ordre d’idées, qui est ce Michel Soleirol, que faisait-il vraiment à la Jamaïque, et comment un exemplaire de son opuscule est-il arrivé jusqu’à Saint-Domingue, où des extraits traduits en français sont finalement publiés ? Que sait-on de ces autres pionniers – le sieur Menoire, le chevalier de Tully, le (ou les) distillateur(s) anonymes du Haut-du-Cap et celui venu de Jamaïque –, de leurs relations et ambitions ? Par ailleurs, qui est ce John Clarke, présenté comme maître distillateur ? S’agirait-il d’un négociant bostonien qui importe des sirops antillais ? Quelle bonne fortune le met en contact avec les autorités françaises au point d’être sollicité pour devenir démonstrateur ? De quel pont d’or a-t-il bénéficié pour s’installer sur l’habitation Roberjot-Lartigue (dont le propriétaire va être ami du gouverneur La Luzerne, lequel exerce ses fonctions d’avril 1786 à novembre 1787) ? Là-encore, questions ouvertes.

Mais allons plus loin. Le choix de Saint-Domingue peut s’expliquer par le fait que cette colonie est alors le mastodonte du domaine colonial français (assurant 40% du sucre et 60% du café produits dans le monde), et donc qu’elle est, potentiellement, le mieux à même de répondre – en volumes – à cette demande du marché nord-américain. Ne perdons pas de vue cependant qu’existent d’autres colonies françaises productrices de sucre et, partant, du rhum. Quid de la politique officielle suivie dans ces lieux, aux Petites Antilles notamment ? Et à Saint-Domingue même, quel va être l’impact de cette implication des pouvoirs publics, quelle va être l’audience de ces articles publiés ? Après 1786, les Affiches Américaines ne se font plus l’écho d’une action volontariste de l’Etat royal dans le domaine rhumier. Faut-il en conclure que la publicité lancée en 1786 était suffisante ? Ou que le temps a manqué pour en tirer un bilan ? On sait qu’à la veille de la Révolution, on compte 182 distilleries à Saint-Domingue. Combien produisent toujours du tafia ordinaire, combien font du “rum” à la façon anglaise ? Il est pour le moment difficile de le mesurer.

Cela étant, ces articles dans les Affiches Américaines témoignent à coup sûr d’un vif intérêt pour le sujet et d’un élan impulsé pour conquérir un nouveau marché à l’exportation. Pour l’administration royale, il s’agit bien d’un virage considérable : le cadre de l’Exclusif est clairement bousculé, les interdits d’autrefois remis en cause, ce qui illustre en parallèle le manque de cohérence sur le long terme d’un pouvoir royal naviguant davantage au gré des circonstances que selon des principes politiques constants.
Mais désormais, l’objectif est clair : le tord-boyaux rustique doit laisser sa place à une liqueur autrement plus élégante. Pour des raisons économiques (et aussi fiscales, même si ce n’est pas dit), produire du “rum” était devenu affaire d’État.

N.B. : Une version numérisée des Affiches Américaines est consultable en ligne sur le site de l’Université de Floride. Le Mémoire anonyme de 1786 comme le Manuel de Ducoeurjoly sont consultables sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France. Enfin, les mots soulignés dans l’article l’ont été par nos soins.

1er – 2 juillet 2017

Vous trouverez dans les commentaires sur cette page du site durhum.com un message de Luca Gargano qui propose des données chiffrées très intéressantes provenant de l’ouvrage “the rum trade and the balance of payment of the thirteen colonies 1650-1770”, de John Jam McCusker publié en 1970 – (Univerity of Pittsburg)

Merci à Jean-Louis Donnadieu et Cyril Werglaz du site www.durhum.com de nous avoir proposé et autorisé à reproduire cette recherche et cet article sur le site de Référence Rhum.

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Le livre des 250 ans des Plantations Saint-James : Le Compagnie Du Rhum
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